avec Andrés LITVAK (coordinateur du CREBA) et Luc VAN NIEUWENHUYZE (élu, formateur et expert en bâti ancien)
mardi 18 juin 2024
Vous avez dit rénovation énergétique ? Comment tenir compte de ce qui ne se voit pas au premier abord mais qui constitue le bâti ancien : son milieu, son histoire, les savoir-faire mis en œuvre, sa respiration qui le rend vivant… et de ce qui se voit, son « cachet » : sa belle façade, sa charpente, ses décorations intérieures soignées… ? Comment concilier les dispositifs réglementaires et l’approche holistique de la réhabilitation frugale ?
La séance a été introduite par Marcela Conci, architecte DPLG et architecte conseil au C.A.U.E. 91, qui nous a rappelé les enjeux de la réhabilitation du bâti ancien. Puis nous avons eu le plaisir d’accueillir deux invités passionnés qu’ils agissent au niveau institutionnel ou territorial.
Andrés LITVAK
Coordinateur du CREBA depuis 2019, il dirige le groupe Bâtiment Durable du CEREMA Sud-Ouest. Le Centre de Ressources pour la Réhabilitation responsable du Bâti Ancien (CREBA), créé et piloté par le Cerema avec une douzaine d’acteurs nationaux, mène depuis 6 ans plusieurs actions en faveur de la préservation patrimoniale. La Charte CREBA propose des recommandations et une méthodologie opérationnelle, aux acteurs de la construction. Le Centre de Ressources propose des outils en ligne d’aide à la décision, à des porteurs de projets, et des fiches de présentation de retours d’expérience portant sur des opérations exemplaires, et de nombreuses autres ressources pédagogiques.
Luc VAN NIEUWENHUYZE
Élu sur la commune de Baugé-en-Anjou, en charge du patrimoine bâti, il nous fait part de son retour d’expérience sur la rénovation d’un bâtiment du XIXème siècle, classé monument historique : la transformation d’un ancien tribunal en « maison du citoyen connecté » qui servira tous les jours.
Il s’agit de démontrer que patrimoine, performance énergétique et impact environnemental sont conciliables et de montrer comment les différents acteurs abordent chaque question, de voir les leviers utilisables et les freins pouvant bloquer une telle opération.
Problématiques
Le bâti ancien est fragile. Or, le conserver fait partie de la démarche de frugalité. Mais il est soumis à des réglementations thermiques qui ne tiennent pas compte de ses spécificités et conduisent à des travaux qui peuvent être à l’origine de pathologies, voire de destructions qui font perdre à ce bâti ses qualités architecturales ou, a minima, « son cachet ».
Il est donc souvent nécessaire de les contourner…
Appliquer l’objectif national de rénovation énergétique au bât ancien
Les actions d’amélioration des bâtiments sont essentiellement ciblées sur la rénovation énergétique, ce qui ne va souvent pas dans le sens de la frugalité.
Le cadre réglementaire est la loi Climat et Résilience qui date du 22 août 2021. Elle s’appuie sur le DPE, estimation calculée des consommations énergétiques et des émissions de GES (gaz à effet de serre) qui donne à chaque bâtiment un étiquetage. Les exigences de réduction sont fixées en fonction des étiquettes du DPE. Elles conduisent à des travaux d' »amélioration énergétique ».

Pour les bâtiments anciens, le DPE, tel qu’il est calculé actuellement, prend mal en compte les qualités thermiques et de confort de ce bâti. Le calcul du DPE est unique et obligatoire. Seuls les bâtiments classés MH, monuments historiques, en sont exonérés.
Pour les bâtiments tertiaires de plus de 1 000 m2, un autre dispositif s’applique : Le DEET, Dispositif Eco Efficacité Tertiaire, et qui s’appuie sur les factures d’énergie et exige des améliorations progressives des bâtiments et de leur usage.
Les caractéristiques du bâti ancien
Le bâti ancien diffère des bâtis construits avec des matériaux manufacturés :

Le bâti ancien est :
- Construit dans une logique bioclimatique, avec des matériaux non transformés, issus du
sol ou extraits localement, donc à faible énergie grise. Les parois, en majorité lourdes,
ont un comportement est particulièrement utile au confort d’été ; - Vivant : il transpire ou perspire et a une interaction directe avec son environnement ;
- Conçu pour durer et construit sur le temps long.
Mais la règlementation ignore cette différence. Elle conduit, par exemple, à la pose d’isolations par l’extérieur, dénaturant le bâti, produisant des désordres, notamment, lorsque la perspirance des parois n’est pas respectée.
Une alerte sur ces points a provoqué l’examen de ce problème par une commission au Sénat.
Le CREBA
Il faut savoir apprécier les points forts (voir plus haut) et faibles de ce bâti : une étanchéité à l’air médiocre et une sensibilité à l’humidité qui fait qu’une approche équilibrée, responsable et une connaissance technique « pointue » sont nécessaires pour éviter d’arriver à des pathologies constructives.
Vers 2016, un certain nombre d’experts se sont réunis pour mettre en commun et capitaliser leurs connaissances et leurs recherches sur ce bâti et sur son amélioration. Une norme a été rédigée : la norme NF EN 16883 : 2017 « Conservation du patrimoine culturel – Principes directeurs pour l’amélioration de la performance énergétique des bâtiments d’intérêt patrimonial », et, dans la foulée, le CREBA, Centre de ressources pour la réhabilitation responsable du bâti ancien, a été constitué en 2018, par le CEREMA et 4 partenaires. Depuis, d’autres les ont rejoints.
Rénovation = Remise à neuf avec des matériaux actuels
Réhabilitation = Maintien de l’identité du bâtiment d’origine, de son intérêt patrimonial
Le constat :
• le système constructif utilisé par le bâti ancien, maintenant délaissé, est moins énergivore qu’on le prétend ;
• les bâtiments d’habitation d’avant 1948 représentent plus de dix millions de m2.

Une charte du CREBA, Charte de réhabilitation responsable du bâti ancien, validée par tous les partenaires, donne des recommandations du point de vue efficacité énergétique, impact environnemental, qualité architecturale, fonctionnement hygrothermique et technique du bâtiment. Les dimensions environnementales, culturelles et techniques de la réhabilitation sont prises en compte.
Le CREBA propose une base documentaire accessible, des fiches (16 pour l’instant) présentant des retours d’expérience, des outils d’aide à la décision ou au questionnement (dont la Guidance Wheel, outil anglais qui a été traduit et adapté aux techniques françaises) et des animations, des conférences, des webinaires, des réunions d’échange d’expérience, des colloques. Son objectif est la montée en compétence des professionnels.
La Guidance Wheel intègre les 3 dimensions et met en évidence les interactions, lors de bouquets de travaux, entre certains travaux et les risques liés à ces interfaces ; On peut en faire ressortir des points de vigilance et une analyse des choix de bouquets de travaux.
Réhabiliter un bâtiment classé
Baujé en Anjou est une commune rurale de 12 000 habitants regroupant un bourg et quatorze villages jusqu’alors indépendants. Ce changement d’échelle induit des besoins nouveaux, notamment des besoins de salles de réunion. La commune comporte plusieurs monuments classés Monuments historiques. Parmi eux, le Tribunal, construit en 1861 et classé en 1986, n’est plus en fonctionnement et la ville a besoin d’un lieu de réunion pour les habitants et pour le partage d’outils informatiques et de formation : « la maison du citoyen connecté ».
Le bâtiment est construit avec du tuffeau, pierre calcaire fragile, et comporte de grands espaces difficiles à chauffer.
Les coût d’entretien et des consommations d’énergie doivent être limités.
Les solutions ont été élaborées lors de longs échanges entre la mairie et les habitants, d’une part, et la maîtrise d’œuvre, surtout technique, d’autre part. Cette dernière se basait sur des techniques éprouvées, connues pour faire baisser les consommations énergétiques. Mais la Mairie a demandé de réfléchir, ensemble, à l’usage des locaux.
• La salle des pas perdus, en façade de bâtiment, est un espace d’accueil et de distribution des arrivants. Les techniciens proposaient de l’isoler et d’y installer une ventilation double flux. Il a été décidé́ que ce ne serait qu’un espace de passage, avec juste un poste d’accueil, chauffé localement : on modère les usages et l’espace n’est ni chauffé, ni ventilé mécaniquement. En hiver, les trois portes d’entrée de cette salle sont fermées et, seule, l’une d’elles, peut être ouverte ;

• La salle centrale, ancienne salle des audiences, va servir de grande salle de réunion et d’assemblée. Elle est prolongée par une salle de délibération qui permet des visio-conférences. Ses murs ont les deux faces classées : il est impossible d’y toucher pour garder la mémoire d’un bâtiment typique de la fin du XIXème siècle mais, en revanche, tous les combles perdus dont ceux de cette grande salle, ont été fortement isolés avec du chanvre local ;
• Cette salle est entourée de locaux (au sud des bureaux et au nord, les archives) dont il faut isoler les murs extérieurs. L’isolation ne peut être extérieure et le tuffeau ne peut supporter une isolation intérieure classique et épaisse, car il garderait, une partie de l’année, trop d’humidité́. C’est donc une isolation thermique intérieure biosourcée et de performance limitée qui a été choisie, 5 cm de fibre de bois recouverte d’un enduit perméable et facile à entretenir. L’isolant de R = 3,7 m2.K/W envisagé par les thermiciens pourrait créer des désordres dans le tuffeau. D’un autre côté, certains auraient souhaité des enduits terre, mais ce n’est pas adapté à l’entretien tel qu’il est couramment fait, ni aux changements fréquents, avec, presque à chaque fois, réfection des peintures.

• Les combles ne sont pas utilisés et l’isolation est en chanvre (R = 8 m2.K/W) complétée par une membrane pare-vapeur.
• Les fenêtres d’origine ont été gardées et une double fenêtre a été intégrée, en reprenant les moulures.
• Il y avait une chaudière gaz qui est remplacée par une chaudière neuve mutualisée avec les bâtiments communaux proches. Il est prévu de la remplacer par une chaudière bois (plaquettes).
• Des éléments comme un parquet bois qui a 160 ans va être déposé pour intégrer des réseaux. Il sera récupéré, mais une mauvaise cohésion entre les intervenants, n’a pas permis de le conserver dans la salle où il était.
• La charpente en peuplier est refaite avec un autre bois blanc, faute d’une bonne connaissance (pour les calculs) des qualités du peuplier
• Grace au Fonds vert, il a été possible d’obtenir une de subvention de 230 000 euros, à la condition de faire 40 % d’économies sur les dépenses énergétiques, ce qui est obtenu.
Besoin de formation et d’information
Tous ceux qui ont ensuite pris la parole ont insisté sur le fait qu‘il faut massifier la connaissance du bâti ancien et des matériaux locaux chez tous les acteurs : maîtres d’ouvrage et élus (dont les parlementaires), maîtres d’œuvre, petites entreprises et artisans, techniciens de l’entretien.
Il faut aussi changer son image et ne plus regarder ces bâtiments comme des passoires thermiques : L’enjeu thermique cache d’autres enjeux, sociaux, économiques et environnementaux. C’est un patrimoine avec des valeurs économiques (dont la durabilité, le moindre recours aux machines grâce, notamment, à la ventilation naturelle), sociales (dont un confort d’été intéressant), paysagères…
Il y a besoin de définir les termes pour mieux identifier les caractéristiques du bâti ancien par rapport au bâti neuf ou récent, pour connaitre et protéger ses spécificités, puis adapter les modalités de calcul de performance énergétique à ses spécificités. Il faut, en outre, prendre en compte la valeur patrimoniale du bâti ancien avec des principes bioclimatiques, son mode de fonctionnement et sa relation avec son environnement, qui influent sur son organisation et sur l’art de vivre dans ces bâtiments.
Andrès LITVAK demande d’avoir une approche pragmatique : « le DPE est critiquable, mais le problème réside plutôt dans la bonne utilisation de l’outil. Les utilisateurs ont à améliorer leurs diagnostics et à affiner les caractéristiques qu’ils relèvent« .
Pour Mathias, « les caractéristiques très diverses rendent compliqué l’étiquetage et l’application de normes. Cela pousse à utiliser des matériaux inadaptés et peut conduire à dénaturer l’architecture, à compenser les « défauts » des bâtiments par des moyens techniques inadaptés Une réhabilitation : c’est long et complexe, mais cela valorise les savoirs faire, encourage les valeurs collectives et solidaires, pousse à s’éduquer aux bonnes pratiques comme mettre en hiver une veste sur nous plutôt que sur notre maison, repenser la mixité des usages, comprendre le bâti ancien comme source d’inspiration pour construire le bâti de demain… Il faut envisager la mise au point des normes dans une optique souple, plutôt de type gestion de risque. »
Nota : Les pouvoirs publics parlent de « Rénovation énergétique » et nous avons volontairement gardé ce libel pour cet atelier, pour bien faire émerger, lors de nos discussions, à quel point ce regard ciblé est néfaste à la conservation et à la réhabilitation du bâti ancien.

Un grand merci à nos deux intervenants pour leur partage d’expériences.
Ressources
Ci-dessous, retrouvez le support visuel de la présentation.
Le groupe thématique Réhabilitation frugale se fixe pour objectif de démultiplier nos expériences en la matière en partageant l’analyse de projets pris dans leur contexte global de réalisation. Nous nous réunissons en visio, en général le dernier mardi des mois pairs, de 18h à 19h45 autour de cas concrets avec leurs acteurs qui nous parlerons de leurs motivations et des freins rencontrés; et des interventions ponctuelles de spécialistes sur une thématique choisie pour appréhender les phénomènes en jeu. Vos propositions de projets sont les bienvenues! Pour participer et recevoir toutes nos actualités inscrivez-vous : Réhabilitation frugale
