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RdV Réhabilitation frugale #8 : La greffe architecturale
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RdV Réhabilitation frugale #8 : La greffe architecturale

avec Alain BORNAREL, ingénieur pionnier de la conception écoresponsable et Louis PICCON, architecte ensais de l’agence Nunc Architectes

mardi 24 septembre 2024

Cette rencontre consacrée à la greffe architecturale s’est déroulée le 24 septembre 2024. Elle a réuni deux intervenants : Alain BORNAREL qui a dressé un grand panorama des solutions de greffe en architecture et Louis PICCON qui a détaillé un exemple : le « Centre d’interprétation du patrimoine archéologique » de Dehlingen en Alsace, livré en 2014.

Alain BORNAREL.
Ingénieur, pionnier de la conception écoresponsable, il est membre de l’ICEB (Institut pour la Conception Écoresponsable du Bâti), fondateur et gérant émérite du bureau d’études pour la conception écoresponsable TRIBU. Il a coécrit le Manifeste pour une frugalité heureuse et créative lancé en janvier 2018 avec ses ami.e.s Dominique GAUZIN-MÜLLER (architecte-chercheure) et Philippe MADEC (architecte et urbaniste).

Louis PICCON
Architecte ensais, il est l’un des membres fondateurs de l’agence nunc architectes créée en 1989. Les dimensions bio-climatiques, thermiques, la bonne utilisation des ressources sont des composantes essentielles dans la mise en place et l’orientation des constructions. Cette préoccupation de longue date a donné naissance à nunc ingénierie.

Problématiques

La greffe est une extension architecturale d’un bâtiment existant. A ce propos :
• Doit-on parler de greffe, ou de parasite?
• Comment accompagner le déjà là vers une évolution bienveillante et créative ?
• Où se situent les enjeux du dialogue entre l’existant et le nouveau ?

La greffe, c’est valoriser :
• Un bâti existant en ajoutant des extensions (les greffons) à des structures anciennes (les porte-greffes), de telle manière que cela réussit aux deux ;
• Un foncier inutilisé ou mal utilisé ;
• Des fondations existantes et faire l’économie de matières en s’appuyant dessus ;
à condition de pouvoir mutualiser des fonctions et des équipements.

Les types de greffe

Alain Bornarel a illustré avec un grand nombre d’exemples architecturaux les différentes typologies morphologiques possibles : extensions, surélévations, connexions ou excroissances.

Réhabilitation frugale Greffe
Typologie morphologiqueBâtimentArchitecte
EXTENSION• Musée d’art moderne de Glasgow (Ecosse)
• Musée de Cluny à Paris
• Tham et Videgard
• Bernard Desmoulin
SURELEVATION• Réhabilitation à Paris
• Logements à Alveiro (Portugal)
• Maison du Port d’Anvers (B)
• Philharmonie de Hambourg (Allemagne)
• François Pellegrin
• Mario Alves
• Zaha Hadid
• Herzog et de Meuron
CONNEXION• Médiathèque J. Baldwin Paris• Philippe Madec
EXCROISSANCE• Couvent Sant Francisco à Santpedor (Catalogne)
• Réhabilitation d’un îlot urbain à Dordrecht (NL)
• Tour Bois-Leprêtre à Paris
• David Closes
• Lucien Kroll
• Lacaton-Vassal

Il a, comme Jeanne Gand dans son beau livre L’art de greffer en architecture (Éditions Park Books – 2024), rappelé l’importance du porte-greffe, de la compatibilité entre greffon et porte-greffe, comme pour les plantes. La greffe architecturale peut être en rupture ou en cohérence avec le bâtiment existant. En cas de rupture, lorsqu’elle « écrase » le bâtiment initial, lorsqu’elle vit au dépend de son hôte, elle peut devenir parasite. Elle devient frugale quand elle est bioclimatique et qu’elle ménage le territoire, lorsqu’on utilise des matériaux biosourcés légers ou des matériaux à impact environnemental réduit.

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Exemple de greffe bioclimatique, ancien et emblématique : Maison Sebart en Ardèche
Architecte : Michel Gerber et photo : © Michel Gerber

Un exemple inspirant à Dehlingen (67)

La création du Centre d’Interprétation du Patrimoine Archéologique illustre bien ce propos.

Dehlingen est un village situé tout au nord de l’Alsace, en Alsace « bossue », aux confins du plateau lorrain. C’est une zone qui a été particulièrement vivante à l’époque gallo-romaine et les ruines romaines y sont très nombreuses, avec un réseau régulier de villas gallo-romaines, construites tous les kilomètres. Il y en a deux à Dehlingen dont une déjà fouillée au XIXème siècle, puis enfouie. A partir de 1996, elle a été redécouverte et des fouilles ont repris, en associant toute la population locale.

La Communauté de communes de l’Alsace bossue (26 communes et 14 000 habitants) a eu le projet de mettre en valeur tout ce qui a été trouvé. Elle a souhaité créer un lieu qui parle de l’archéologie, pas un lieu à côté des fouilles, mais un outil de revitalisation du territoire, un micro-lieu d’activité, au cœur du village, utile aux habitants, à l’enseignement, et attirant les touristes. En cela, cette réalisation est une greffe urbaine en milieu rural : elle augmente le bâtiment existant, mais elle a aussi un effet urbain, car elle dynamise le centre bourg, tout en respectant son échelle.

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© Agence NUNC architectes – Luc Boegly photographe

Le bâtiment choisi est une grosse maison au centre du village, datant de 1696. Elle était celle d’un viticulteur, cellier et aubergiste, qui était abandonnée. Sa grange avait brulé et la charpente du logis a aussi subi un incendie, après le lancement du concours. Néanmoins, pour préserver l’identité du village, la Communauté de communes a préféré garder cette grosse maison, centrale et marquante, en demandant la réhabilitation de la partie logis et la récupération du gabarit ancien de la grange dont restent seulement les fondations.
Les murs périphériques sont épais et en moellons et tout l’intérieur était à ossature bois.

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Le projet respecte cette typologie constructive, mais avec, pour la partie neuve, des murs périphériques en terre. La liaison entre les deux parties est marquée par une faille, intégrant des circulations et permettant de récupérer des niveaux. Le toit est, en revanche, homogène, grâce à une sur-toiture en mélèze qui permet de masquer toutes les excroissances nécessaires, dont celles du désenfumage, et de protéger des verrières.
Les charpentes reprennent les charpentes traditionnelles « en escalier » et sans panne faitière. Pour la partie neuve, il a fallu « redresser » les fermes, en lamellé collé, pour faire porter verticalement les efforts par les murs de terre qui ne peuvent accepter que de la compression.

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© Agence NUNC architectes – Luc Boegly photographe

Sur les fermes, des panneaux caissons en fibre de bois dans lesquels il y a de la ouate de cellulose soufflée. La faille a une structure métallique qui supporte, la verrière, les escaliers et l’ascenseur.

C’est un bâtiment bioclimatique

Pour chauffer le bâtiment, deux systèmes :
– Une réinterprétation du poêle alsacien ou lorrain, un bloc de béton, au cœur de la maison, relié à trois sondes géotechniques qui chauffent ses parois ;
– Une façade vitrée au sud, dans laquelle de l’air entre en partie basse et est extrait en partie haute, pour réchauffer l’ambiance en mi-saison. En été, l’air est évacué vers l’extérieur. En hiver quand il fait froid, les entrées et sorties d’air sont fermées.

Pour obtenir des financements européens, une performance thermique importante était nécessaire. Mais, la réglementation thermique prend mal en compte les qualités thermiques des murs de pisé et il a fallu créer un double mur en pisé avec des granulats de liège, qui apporte de l’isolation complémentaire, entre les deux parties. Il a 1,1 m de large en partie basse et est réduit de 20 cm à chaque étage. La partie interne du mur, le mur porteur, a été réalisée sur place et la partie externe est faite de blocs de terre, fabriqués dans un atelier tout proche, et posés 8 mois plus tard. Sur le mur porteur, les planchers en bois sont posés sur une petite assise en béton. Au centre, un noyau béton reprend les efforts de torsion de la charpente et les reporte sur les planchers.
La terre vient d’un terrain situé à 2 km. Elle est utilisée pour les murs et, mélangée à de la paille, produite au village, pour refaire les enduits des murs existants et les remplissages de cloisons à ossature bois.
Une éolienne a été, de façon indépendante de ce projet, installée à Dehlingen : elle alimente en électricité le bâtiment.

Greffe sociale

C’est aussi une greffe sociale où se mélangent les activités et les usages : les archéologues ont dans ce bâtiment, des espaces de travail où ils peuvent nettoyer et étudier les objets qu’ils continuent à récupérer. Ils peuvent rencontrer les habitants et les touristes dans des lieux d’exposition et d’enseignement.

Sur ce chantier, il y a eu beaucoup d’animations.
L’entreprise qui a réalisé les murs en terre a expliqué la construction en terre aux gens du village et les a convaincus. En revanche, ceux-ci ont eu du mal à accepter le toit en bois.

Les élus ont porté le projet en soutenant notamment l’usage du pisé. A cette époque, les règles de l’art de réalisation du pisé n’étaient pas encore rédigées et le bureau de contrôle s’opposait à cette solution. Il a fallu entrer dans une procédure d’ATex et 40 mois d’études.
En particulier, le bureau de contrôle craignait la présence d’humidité entre les deux murs. Les études ont montré que le mur en pisé évacuait bien l’humidité. Mais, lors de la construction, le mur en pisé a 15 % d’humidité qui va se réduire progressivement à 2%. Cette évacuation se fait à chaque surface du mur. En réalisant les deux murs en même temps, de l’humidité pouvait se concentrer entre les deux murs. Les blocs ont été fabriqués au même moment et ils avaient perdu de l’humidité quand le mur extérieur a été monté. Des sondes en pied de mur ont vérifié qu’il n’y avait pas d’humidité entre les deux murs.

Ressources

Ci-dessous, retrouvez le support visuel de la présentation.


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