avec Xavier MESSAGER, architecte, aménagement et directeur en collectivité, maître d’ouvrage et habitat de la Cité Frugès
mardi 19 septembre 2023

La cité Frugès est située dans la proche banlieue bordelaise. Elle est envisagée par notre hôte comme le
laboratoire d’une réhabilitation concertée entre institutions, maîtres d’œuvre et habitants.
Classements :
• en 1983 Monuments Historiques (quelques maisons),
• en 1998 ZPPAUP (zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager),
• en 2016 UNESCO Patrimoine mondial de l’humanité.
Lors des rencontres nationales de la frugalité qui se sont déroulées à Bordeaux en juin 2022, Xavier Messager nous
avait ouvert les portes de sa maison dans le cadre des visites organisées à cette occasion (voir ressources en bas de page). L’homme est passionné et toujours disposé à partager ses connaissances et son expérience. « Ce n’est pas rien de vivre dans un lieu aussi chargé d’histoire, et le projet est ambitieux » nous disait-il, tant l’état de dégradation et les problèmes liés au confort sont prégnants et nécessitent d’intervenir rapidement.
Xavier MESSAGER est architecte et occupe depuis 20 ans des postes à responsabilités au sein de diverses
collectivités territoriales. Il vit aujourd’hui dans la cité Frugès depuis plus d’un an et nous livre de l’intérieur
l’expérience de la réhabilitation de ce patrimoine sensible.
Avec sa double posture de maître d’œuvre et de maître d’ouvrage, Xavier MESSAGER nous a présenté à
nouveau le travail qu’il a entrepris pour restaurer et rendre plus confortable la maison « arcade » qu’il habite
depuis plus d’un an. Il arrive « en passionné et professionnel, avec une volonté têtue de respecter les règles de
l’art ». Ses compétences lui ont permis de bien s’intégrer dans ce quartier où les gens se connaissent bien.
Les problématiques
• Adaptation du mode de vie de la famille au bâtiment qui impose la sobriété
• Nécessité de la compréhension du bâtiment, des intentions de l’architecte et des innovations qu’il a introduites
• Réhabilitation frugale d’un bâtiment classé Monument historique
• Recherche de matériaux et d’entreprises adaptés
• Confrontation aux exigences des différents organismes financeurs ou vérificateurs
• Performances thermiques et respect de l’œuvre
Un contexte historique
« La cité Frugès est le projet de 2 hommes qui ont rencontré beaucoup d’adversité »
Le quartier de la Cité Frugès, a été commandé par l’industriel Henri FRUGES à l’architecte LE CORBUSIER : initialement 130 maisons à bas coûts pour que ses ouvriers puissent les acheter avec l’équivalent d’une année de salaire. Elles étaient à construire sur un terrain agricole de 21 790 m2, non urbanisé, planté d’arbres et proche des usines. Frugès sera ruiné par cette opération et seules 51 maisons seront construites entre 1924 et 1926. Les pouvoirs publics s’étaient engagés à réaliser entre autres l’éclairage public, la mise en place d’un service de transport en commun et le ramassage des déchets. Cela ne sera pas fait, les habitants se sentent abandonnés et le quartier est à l’état de bidonville dans les années 50
Un classement
En 1976, le quartier est répertorié sur la liste des ensembles pittoresques de Gironde. Le propriétaire de la maison 3 s’engage et obtient, en 1980, son classement « Monument historique ». En 1998, une ZPPAUP (zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager) est lancée et en 2016, l’UNESCO classe le quartier au Patrimoine mondial de l’humanité.
Actuellement, 6 organismes contrôlent les travaux : la DRAC, le CRMH, le LRMH, la Ville de Pessac, l’UNESCO et la Fondation Le Corbusier. Les financements peuvent venir de l’État (remise dans l’état Initial, conservation) qui aide à hauteur de 40% des travaux éligibles, et de la Ville, la Région s’étant récemment désengagée.
Des maisons expérimentales
A la base, un même module de 5 X 5 m, décliné en 6 types : Arcade, Gratte-ciel (de 3 niveaux), Quinconces (très denses), Zig-zag (avec de beaux jardins), Jumelles (sur 2 niveaux) et la maison Vrinat, à part, conçue pour le chef des travaux. Le système constructif est un système « ingénieux » poteaux/poutres en béton, avec des remplissages en parpaings (mâchefer) produits sur place avec les résidus de l’aciérie voisine située à moins de 500m. Le plancher est réalisé à l’aide de hourdis très minces, mais ne posant pas de problèmes acoustiques. Le montage de la maison utilisait un système expérimental qui évitait un coffrage. Le Corbusier a tenté également de mettre au point un enduit extérieur projeté « la gunite » sans y parvenir et reviendra finalement à une mise en œuvre classique de l’enduit.
Le chauffage était composé d’une cheminée centrale aidant à la diffusion de la chaleur dégagée par une cheminée maçonnée qui se trouvait dans le séjour mais détaché du mur afin de ménager une circulation, mais surtout un « calorifère » implantée dans l’ancienne cuisine avec un système à air chaud pulsé chauffant l’ensemble des espaces. Ce calorifère servait également à cuisiner. Toutes les maisons en étaient équipées mais il n’en reste
aucun. (Problème de praticité ? revente ? vandalisme ?).
Avec l’aide d’un artisan du Nord de la France, Xavier Messager a pu faire réaliser un poêle céramique, copie de l’ancienne cheminée LC, permettant le respect de l’œuvre tout en proposant un matériel moderne et performant. Xavier messager aimerait remettre en place un chauffage central en utilisant le réseau existant. C’est un sujet qui sera abordé sur le long terme.
Concernant l’assainissement, une fosse septique suspendue et chimique, fuyarde, a dû être supprimée.
Des problèmes à résoudre
Le confort thermique est déficient, été comme hiver. Pour l’hiver, il faut changer les fenêtres (passage au double vitrage). La difficulté est de conserver le même clair-de-vue que les fenêtres d’origine (il en existe encore 3) afin de ne pas nuire à l’esthétique de la maison. L’entreprise capable et prête à le faire est dans le Tessin, ce qui pose des problèmes de distance et de coût. Pour les volets roulants en bois, Xavier Messager a trouvé la dernière entreprise française en capacité technique de les réaliser (en Lorraine), mais celle-ci refuse d’adapter ces produits au sur mesure nécessaire ici (notamment l’épaisseur du bois). Des contacts sont pris avec une entreprise suisse allemande et le travail est en cours.
L’isolation intérieure ou extérieure est difficile à envisager que ce soit pour des raisons d’esthétique ou d’encombrement.
Le béton est très dégradé et laisse entrer l’air. L’analyse sur ces sujets était très avancée, mais le retrait des financements a mis ce travail en pause, car les expertises sur le béton coûtent cher (de l’ordre de 40 000 € seulement pour les premières études). Le remplissage en mâchefer a besoin de respirer et il faut également trouver des solutions pour lutter contre les condensations en toiture sachant que tout ajout de revêtement ne peut avoir plus de 4 cm d’épaisseur.
Pour le confort d’été, les solutions sont encore moins évidentes. « La ventilation nocturne traversante ne fonctionne qu’avec des températures inférieures à 25°. Donc pour l’instant, il faut vivre dans le grand inconfort pendant au moins 3 semaines par an : chaleur, peu d’inertie et moustiques…. »
La pose de panneaux solaires sur le toit est possible, mais, pour l’instant, la DRAC s’y oppose.

mais par quoi ?


passage de l’air
Une frugalité de base qui impose une sobriété d’usage
La maison est petite 85 m2 et la réhabilitation d’une dépendance construite dans les années 90 a permis d’avoir une pièce en plus. Malgré cela, la famille a dû se débarrasser de la plupart de ses affaires en arrivant et se contenter de l’essentiel. Pour la maison « arcade », les façades sont très vitrées et les tablettes placées sous les fenêtres sont très utiles. « On ne peut pas avoir beaucoup de meubles. Il faut concevoir et fabriquer des placards sur mesure à portes coulissantes et se débarrasser des meubles anciens traditionnels (l’armoire en bois des grands parents) ». Xavier Messager a donc dessiné un mobilier sur mesure inspiré des travaux de Charlotte Perriand.
Les pièces humides étaient toutes à revoir et un deuxième WC a dû être envisagé pour répondre aux usages d’aujourd’hui. Il a effectué un travail minutieux dans le respect de l’existant et ou chaque centimètre comptait. Il y avait des arbres qui ont été abattus (mauvais état phytosanitaire) et il faudrait retrouver le verger et le potager prévus par LC. Un travail avec le paysagiste Frédéric Sichet, mis à disposition par la Ville, est en cours.

Besoin de mutualiser
La maison est très abimée et le projet de réhabilitation doit être vu dans son ensemble, même si le coût des travaux oblige à les réaliser par tranche. Les études sont coûteuses et les réalisations font appel à des entreprises spécialisées ou « prêtes à faire autrement ». Toutes les mutualisations (études partagées, recours aux mêmes entreprises) devraient conduire vers une meilleure qualité et la cité Frugès être envisagée comme laboratoire d’une réhabilitation concertée entre institutions, maîtres d’œuvre et habitants. Ces derniers ont toujours joué un grand rôle dans l’évolution de la cité et aujourd’hui, Xavier Messager constate que « les nouveaux habitants qui arrivent n’ont pas la même approche que les anciens ». Comme le disait Le Corbusier au sujet des transformations opérées par les premiers occupants : « les habitants ont toujours raison ». L’histoire de la cité continue…
La Cité Frugès n’est pas facile à conserver et à réhabiliter. De nombreux acteurs sont à solliciter à chaque fois et beaucoup d’expertise est nécessaire. Mais l’implication des habitants est le véritable levier pour la réhabilitation de cette cité jardin.

Ressources
Des documents à consulter ou à télécharger sur la page internet de la Cité Frugès (site de la commune de Pessac) :
- Dossier historique et évolution de la Cité Frugès
- ZPPAUP des quartiers Frugès Pessac-rapport-presentation
- ZPPAUP des quartiers Frugès Pessac-règlementation
- ZPPAUP des quartiers Frugès Pessac-Plans détaillés
Bibliographie sur la Cité Frugès
- Tim BENTON et Bruno HUBERT, Le Corbusier à Pessac, Carnet édité à l’occasion de l’exposition « Le Corbusier, Frugès – un laboratoire pour monsieur X ». 2016
- Philippe BOUDON, Pessac de Le Corbusier – Etude socio-architecturale 1927-1967 suivi de Pessac II, Le Corbusier 1969-1985 – Préface Henri Lefebvre. Edition Dunod, 1969, 1985.
- FONDATION LE CORBUSIER avec la contribution de Christine MENGIN, Le Corbusier, l’oeuvre à l’épreuve de sa restauration. Edition de la Villette, 2017, 288 p
Extrait des actes des 3° rencontres de la frugalité heureuse et créatives juin 2022

Et ci-dessous, retrouvez le support de présentation de l’intervenant. Un grand merci à Xavier MESSAGER pour ce partage !
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