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Business as usual, une sélection du déni climatique
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Actualités, Presse

Business as usual, une sélection du déni climatique

par Dominique Gauzin-Müller

En décembre 2021, Emmanuel Caille a invité 35 personnalités du monde de l’architecture à choisir les vingt bâtiments les plus emblématiques des vingt premières années du XXIe siècle. Le résultat révèle peu de changements par rapport au siècle passé. Ceux qui conçoivent l’architecture et ceux qui la jugent semblent aveugles aux réalités du monde, et participent au déni collectif qui conduit l’humanité à son autodestruction.

architecture frugale
Maison de la nature du parc
écologique Izadia à Anglet
(2007) / Philippe Madec

Où sont les réponses aux enjeux majeurs du XXIe siècle ?

En 1972, il y a tout juste cinquante ans, le Club de Rome prévenait dans son rapport « Halte à la croissance? » qu’on ne pouvait pas croître indéfiniment dans un monde fini sans dommages écologiques majeurs. Depuis 1990, chaque rapport du GIEC alerte sur les dérèglements climatiques. Le secteur du bâtiment porte une lourde responsabilité. Selon l’ONU, il représentait en 2018 « près de 40% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde et 36% de la consommation totale d’énergie ». Environ 8% des émissions de CO2 sont attribués à la production du ciment. L’usage généralisé du béton armé participe donc notablement au réchauffement de la planète, tout en gaspillant des ressources de plus en plus rares : l’énergie, l’eau, le sable et les granulats. Pourtant, le palmarès de d’a expose avant tout du béton, du béton et encore du béton. L’emploi de ce matériau de plus en plus précieux devrait être réservé aux ouvrages pour lesquels il est indispensable, comme les fondations ou les ponts. Pour le reste, des alternatives existent. Ce qui est vraiment écoresponsable, c’est d’utiliser la juste quantité du bon matériau au bon endroit… et au vrai prix, celui qui tient compte de l’empreinte environnementale.

L’usage généralisé du béton armé participe donc notablement au réchauffement de la planète, tout en gaspillant des ressources de plus en plus rares : l’énergie, l’eau, le sable et les granulats

Pôle culturel de Cornebarrieu
(2018) / Philippe Madec.

Où sont le bois, la paille, le chanvre et la terre crue ?

Avec des matériaux biosourcés et géosourcés, nous savons concevoir des bâtiments d’envergure au faible impact écologique, alliant confort thermique et esthétique contemporaine. Parmi les pionniers d’une architecture fondée sur la valorisation de ressources locales et un renouveau de techniques vernaculaires, on ne trouve dans ce palmarès que le chai de Solan, conçu par Gilles Perraudin, et la maison de santé de Bernard Quirot à Vézelay. Deux bâtiments en pierre et en bois qui ont la force d’un monastère cistercien. Mais où sont les représentants des centaines d’équipements publics en bois et paille qui fleurissent depuis 2012, en particulier dans le Grand Paris ? Où sont les bâtiments en terre crue ou en chaux-chanvre ? Autant de domaines où la France est une pionnière internationalement reconnue.

Où sont les précurseurs de l’architecture écologique ?

Alors que leurs réalisations conjuguent matériaux locaux à faible énergie grise et ventilation naturelle, l’absence des précurseurs d’une architecture écoresponsable interpelle. Le centre œnotouristique Viavino en bois et calcaire local de Saint-Christol (84) ou le centre culturel l’Aria, en bois et terre crue, à Cornebarrieu (31), conçus par Philippe Madec, auraient mérité une place dans la sélection. Ils y auraient témoigné du mouvement « pour une architecture frugale, heureuse et créative », lancé en janvier 2018 et rejoint aujourd’hui par plus de 14 000 personnes. Où sont les jeunes architectes français de talent ? Les choix sont ici tristement convenus, « faciles ». Parmi les vingt lauréats, quatre Pritzker Prize nommés en tout sept fois. Un tiers des concepteurs retenus sont étrangers. La plupart des fondateurs des agences avaient largement dépassé la cinquantaine quand ils ont réalisé ces projets. Et dix-neuf des trente-cinq membres du jury ont plus de 60 ans!

Ce qui est vraiment écoresponsable, c’est d’utiliser la juste quantité du bon matériau au bon endroit… et au vrai prix, celui qui tient compte de l’empreinte environnementale

école maternelle à
Herbignies- Villereau /
Amélie Fontaine.

Où est la jeune génération ?

Celle qui se bat pour éviter de reproduire nos erreurs et faire émerger une architecture tissant des liens inventifs entre modernité et vernaculaire? Seul Simon Teyssou la représente, alors qu’on aurait aimé voir les réalisations d’autres provinciaux souvent présents dans les pages de d’a : Christophe Aubertin et ses amis du collectif nancéen Studiolada, Pierre Janin et l’agence Fabriques Architectures Paysages, l’auvergnat Boris Bouchet, la nordiste Amélie Fontaine, etc.

Où sont les femmes ?

On ne croise dans ce palmarès que huit femmes, la plupart associées à un confrère : Stéphanie Brude Bruther, Sophie Delhay, Claire Guieysse et Antoinette Robain, Heleen Hart de HBAAT, Giulia Andi de LIN, Anne Lacaton, Kazuyo Sejima de SANAA. Il manque notamment Clara Simay et Julia Turpin, qui montrent avec leur Ferme du Rail, dans le 19e arrondissement de Paris, les bienfaits d’une architecture de proximité solidaire, bienveillante pour les lieux et leur écosystème social. Avec onze femmes pour vingt-quatre hommes, le jury était lui aussi loin de la parité…

Faut-il encore construire ?

La bonne nouvelle, c’est que la sélection compte huit projets de transformation de l’existant : la réhabilitation de l’emblématique Lieu unique à Nantes par Patrick Bouchain, pionnier des métamorphoses de friches urbaines; la conversion d’une ancienne cité administrative en Centre national de la danse à Pantin; le GHI à Bordeaux, etc. Réhabiliter ce qui est déjà là et donner une nouvelle vie aux nombreux immeubles non utilisés est la mission majeure de notre profession pour les décennies à venir.


À quoi sert ce palmarès d’architecture ?

Le bétonnage de la Terre rend notre climat de plus en plus hostile. Dans son rapport publié en mars dernier, le GIEC lance un appel solennel : nous n’avons plus que trois ans pour agir avant la catastrophe climatique. Inondations, tornades, canicules et dômes de chaleur tuent déjà un nombre croissant d’habitants de notre planète. Ceux qui se contentent encore du business as usual ne pourront pas dire qu’ils n’étaient pas prévenus ! Et si ce palmarès, qui affiche l’inertie coupable du monde des bâtisseurs, servait d’électrochoc ? Et si nous décidions collectivement de tourner la page sur un siècle de modernisme et d’ouvrir un nouveau chapitre de notre histoire? L’architecture du XXIe siècle sera frugale ou contribuera de manière décisive à l’effondrement du vivant.

L’architecture du XXIe siècle sera frugale ou contribuera de manière décisive à l’effondrement du vivant

construction d’une halle
et aménagement du parc
touristique et de loisirs
des Fenottes à AncyDornot / Studio Lada
la Ferme du Rail,
Paris 19e
/ Clara Simay et
Julia Turbin – Grand Huit


L’architecte-chercheuse Dominique Gauzin-Müller œuvre depuis trente-cinq ans à la promotion d’une architecture écoresponsable à travers une vingtaine d’ouvrages, des conférences, des expositions et un prix mondial, le TERRAFIBRA Award. Elle collabore à de nombreuses revues internationales, dont d’a, et fut rédactrice en chef du magazine Ecologik, de sa création en 2007 jusqu’en 2016.
Elle est professeure honoraire de la chaire Unesco « Architectures de terre, cultures constructives et développement durable » et membre de la Compagnie des négaWatts et de l’Académie d’architecture. Le « Manifeste pour une frugalité heureuse et créative dans l’architecture et le ménagement des territoires », qu’elle a rédigé en 2018 avec Philippe Madec et Alain Bornarel, a déjà reçu 14 000 signatures et créé un mouvement mondial en faveur d’un changement de paradigme dans le secteur du bâtiment.


Cet article a été publié dans le magazine D’a – D’architectes 300- juillet Aout 2022 . Numéro spécial vingt architectures du xxie siècle qui nous ont marqués.